Exercice de pédagogie : Internet et le modèle collaboratif

Aujourd’hui, je décide de m’imposer un petit exercice de pédagogie. Parce que c’est bien beau d’entendre parler quotidiennement de l’économie collaborative. Parce que c’est bien beau d’utiliser régulièrement Drivy et Airbnb – deux entreprises devenues des géants internationaux symboles de la réussite de cette nouvelle forme d’économie – pour ses déplacements et ses voyages. Mais que c’est bien aussi, dans ce cadre, de tenter de prendre du recul sur ces phénomènes et ses comportements et d’appréhender leurs origines.

C’est ce à quoi je m’attèle lors de mes formations (oui, oui je fais des formations). Voilà ce que je dis à mes stagiaires. C’est simple, normalement, et ça pose les choses.

Le modèle collaboratif qui a tant le vent en poupe actuellement tire son origine de la conception même d’Internet. Imaginé dans les années 1960 par un petit groupe d’informaticiens de génie inspirés de la culture hippie et libertaire, Internet (l’acronyme de « INTERconnected NETwork ») repose sur un modèle de réseau distribué. Sans centre. Chaque point est relié aux autres points (d’où l’expression peer-to-peer). Le schéma ci-dessous illustre bien le fondement même du réseau distribué à droite et sa différence avec les réseaux centralisés et décentralisés à gauche.

Réseau

Cette philosophie du réseau distribué et les cultures numériques basées sur cette même idée d’horizontalité et de partage se diffusent dans toutes les sphères de la société. Le modèle hiérarchique et vertical qui prédominait – nous avons par exemple en mémoire les expressions telles que « le chef de famille » ou encore « le maître d’école » – est fragilisé, contesté, attaqué. Bien sûr, il résiste et co-existe encore avec ce nouveau modèle collaboratif.

Pour autant, le collaboratif n’est pas anarchique ; ce qui supposerait l’absence totale d’organisation. Il est dit « hétérarchique » (ce terme, étudié en éthologie, est très bien expliqué par l’article de wikipédia que vous pourrez trouver ici) car il favorise l’interrelation et la coopération entre les membres. Alors que « tous les chemins menaient à Rome », désormais, tous les chemins sont possibles.

On comprend dès lors en quoi Internet – loin de n’être qu’une révolution technologique – est en fait un véritable changement de civilisation. Changement qui, comme tous les autres analysés par le grand historien Fernand Braudel, implique donc une autre conception du temps (la notion de temps réel), une autre conception de l’espace (le nomadisme et l’ubiquité), un autre conception du pouvoir (le citoyen contributif et le design social) ou encore une nouvelle conception de l’échange (la médiation au lieu de la communication). A ce sujet, je vous conseille de jeter un oeil à la récente interview du philosophe Michel Serres dans le JDD que vous trouverez .

Alors oui, le modèle collaboratif – qui n’a d’ailleurs rien d’humaniste ou de sympathique en lui-même – repose sur la réussite des réseaux sociaux (considérés comme la dimension sociale du passage au modèle collaboratif) et l’émergence, avec la désintermédiation, des plateformes d’échanges.

Oui, il fait écho aujourd’hui pour certains à une recherche de sens, de solidarité et d’alternatives face aux excès constatés et subis du capitalisme et de ses acteurs dominants. Les banques sont d’ailleurs de plus en plus contournées par les citoyens qui utilisent le crowdfunding (ou financement par la foule) pour financer leurs projets.

Mais surtout, le modèle collaboratif prend sa source dans et tire sa légitimité de la conception même du réseau Internet qui irrigue aujourd’hui toute la société et dans la valorisation par ces concepteurs des logiques de partage, de liberté et de commun. Et ça, je trouve qu’on ne l’explique pas assez. C’est désormais fait ici.

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